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Reportage photo Sylvia Galmot

« Aujourd’hui, je fais confiance et je me fais confiance »

Après quatre ans sous la violence verbale d’un conjoint pervers narcissique, Nathalie réapprend à vivre sans peur. Portée par l’amour de son fils et par sa confiance en l’avenir, elle avance un jour après l’autre vers un quotidien plus lumineux, accompagnée par La Maison des Femmes.

Bonjour Nathalie, pouvez-vous nous raconter votre histoire ?

J’étais mère célibataire quand j’ai rencontré un homme, j’avais une quarantaine d’années. Au début, tout était merveilleux. Puis les accès de colère ont commencé. Petit à petit, il m’a placée en position d’insécurité, comme si le monde extérieur était dangereux et que lui seul pouvait m’en protéger. Je me suis mise à douter de ma capacité de réflexion et de décision. Puis il m’a fait comprendre que je n’avais pas besoin de travailler, et je suis rentrée dans un système dans lequel il avait le contrôle sur tout ce que je faisais. Au fil du temps, je suis devenue son bouc émissaire, son défouloir, sa chose. Et les crises sont allées crescendo, aggravées par la consommation d’alcool, jusqu’à toucher directement mon fils. Le lendemain, il y avait les excuses, la gentillesse, comme un chien qu’on récompense après l’avoir battu. Pour survivre, je vivais dans un brouillard, comme anesthésiée. Je pensais être celle dont il me renvoyait l’image. Mon propre miroir était brisé, je ne savais plus qui j’étais.

Quel a été le déclencheur pour sortir de cette situation ?

Il y a d’abord eu une amie qui, me voyant dépérir, m’a envoyé un article sur la manipulation. Je me suis reconnue dans cette interview. Il m’a fallu un an pour accepter que je vivais de la violence conjugale. J’ai eu besoin de temps pour prononcer ces mots, pour réaliser que personne n’avait le droit de me traiter comme ça. Puis, les derniers mois, j’ai commencé à tenir un journal dans lequel j’écrivais mon quotidien. Le relire me permettait de prendre du recul. Je me suis demandé comment je pouvais tolérer ça pour moi et surtout pour mon fils, qui a été le vrai déclencheur. Un jour, il m’a dit qu’il ne pouvait pas continuer comme ça. La peur pour notre intégrité physique m’a poussée. Mon fils nous a sauvés tous les deux.

Comment avez-vous réussi à partir ?

Je ne suis pas partie, j’ai fui ! Il partait pour quelques jours, j’ai attendu une heure par sécurité après qu’il a claqué la porte, puis j’ai prévenu mon fils et j’ai fait les valises. J’ai appelé un membre de ma famille, je me suis expliquée, on est venu me chercher. Dès que je suis partie, j’ai eu l’impression de respirer, littéralement, de ne plus être en apnée.

Avez-vous été aidée par une association ?

Au début, non, parce que j’avais honte. Je croyais que j’en faisais trop. Avec le recul pourtant, je conseillerais sans hésiter de le faire. Parler à des proches est une bonne chose, mais il est souvent plus facile de parler à un tiers qui ne vous connaît pas, ne vous juge pas et comprend avec davantage d’objectivité ce que vous avez vécu. Les associations permettent justement de désamorcer cette culpabilité et de retrouver sa légitimité en tant qu’humain.

Avez-vous porté plainte ?

Oui. Il m’a fallu du temps, par peur et parce que je n’avais pas envie de me replonger là-dedans. Mais je pense que ça fait partie du processus de reconstruction. J’ai porté plainte pour nous protéger, mon fils et moi, pour qu’il ne puisse plus nous approcher. D’autant qu’une psychologue et un policier me l’ont très vite affirmé, avec ce genre d’individu, persuadé d’être au-dessus de tout, la justice est le seul rempart.

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Je recolle les morceaux de mon miroir brisé pour retrouver qui je suis. Pour l’instant, je continue à serrer les dents pour m’occuper de mon fils et avancer. Quand j’aurai acquis une certaine stabilité, je m’accorderai le temps de penser à moi. Mais j’ai déjà retrouvé ma liberté. Je redécouvre le sentiment d’une journée normale, sans avoir peur, à sourire, discuter avec d’autres, faire ce que j’ai envie de faire, et ça n’a pas de prix. Aujourd’hui, je fais confiance et je me fais confiance : le problème, c’était lui. Pas moi, ni les hommes. Seulement lui.

Qu’aimeriez-vous dire à d’autres femmes dans votre situation ?

Parlez ! Prendre le risque vaut la peine. Même avec la peur et l’incertitude, contactez des associations, exprimez ce que vous vivez, ce que vous avez sur le cœur. Vous mettrez le temps qu’il faudra pour partir, mais commencez par accepter que ce que vous vivez n’est pas tolérable. La violence n’est pas de l’amour. Vous avez le droit d’être traitée comme un être humain. Vous avez le droit au respect de votre intégrité physique et psychologique. Vous avez le droit de dire non. Vous avez le droit de vivre, d’être aimée et respectée. Des lois existent pour vous protéger.

Victimes ou témoins de violences faites aux femmes, des solutions existent.

Photo Sylvia Galmot

« La réparation est possible »

« Ma bouche de métal ne m’empêche ni d’embrasser la vie, ni de continuer à aimer les hommes. » Voilà comment Sandrine Bonnaire résume aujourd’hui le chemin qui l’a menée à la création de son association, La Maison des Âmes.

Rien, dans les quatre ans partagés avec son compagnon de l’époque, n’a laissé présager ce qui s’est produit. Ce soir-là, lorsque la dispute s’envenime, il se jette sur elle, la plaque au mur et la strangule jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Elle se réveille allongée sur le flanc deux mètres plus loin, en sang. Il lui affirme qu’elle est tombée. Dans le miroir, l’actrice découvre son visage déformé, sa langue déchirée, ses huit dents cassées et une plaie de cinq centimètres sous le menton. Une triple fracture de la mâchoire lui sera diagnostiquée aux urgences où l’emmène son beau-frère, alors que son compagnon s’obstine à prétexter une chute d’un hôpital à l’autre, jusqu’à ce qu’elle le congédie.

Opérée en urgence, elle reste paralysée durant plus de deux mois, alimentée à la paille puis soumise à de longues séances de rééducation. Lorsqu’elle consulte un spécialiste, il confirme ses doutes : une simple chute n’aurait pas pu provoquer la blessure. Elle porte plainte. Convocation, confrontation, mensonges. Le premier procès aboutit à une condamnation à deux ans de prison avec sursis assortis d’une indemnité financière, une peine à laquelle l’appel du procureur ne changera rien. L’agresseur fait lui aussi appel, puis abandonne, ce qui le rend, de fait, coupable. Il ne livre pourtant aucune explication sur ce qu’a subi l’actrice durant ces quelques minutes d’inconscience. Le second jugement confirme le premier. Quatre ans d’analyse, la volonté de parler et un entourage à l’écoute auront aidé l’actrice à s’en sortir, en dépit des douleurs qui subsistent et des plaques en titane dans sa mâchoire. Sa plus grande souffrance n’est d’ailleurs pas son propre traumatisme, mais celui de sa fille de 7 ans à l’époque des faits, à laquelle elle a d’abord tu la vérité en pensant la protéger. Jusqu’à comprendre, au contraire, que les bons mots la libéreraient.

En 2019, son engagement sort de la sphère privée lorsque l’histoire se répète. Sa nièce subit une agression similaire. Des coups au visage, la volonté de détruire, une autre génération mais la même violence. L’envie d’agir est là, participer à la marche des femmes du 23 novembre 2019 est une évidence. Interviewée, l’actrice assume et raconte. Depuis, elle travaille à la création de son association, La Maison des Âmes, avec des partenaires merveilleux, femmes et hommes, dit-elle, et l’espoir de réparer les âmes sans clivage de genre. Son message ? « Parlez, portez plainte, envoyez l’autre à la barre des accusés. C’est à lui d’avoir honte. Le traumatisme ne disparaît pas complètement, mais la réparation est possible. Retrouver goût à la vie, aussi. »

> lamaisondesames.com

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