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Reportage photo Sylvia Galmot

« Je savais que je devais aller jusqu’au bout »

Deux ans de violences conjugales n’ont pas entamé la force vitale de Malado. Pour sa fille et pour elle-même, elle avance résolument vers un avenir qui n’appartient qu’à elle, après s’être libérée de la brutalité et des manipulations.

Malado, pouvez-vous nous parler de vous ?

J’ai 33 ans et je suis assistante de direction dans une petite entreprise. J’ai toujours été une femme indépendante, très déterminée. En tant qu’aînée d’une fratrie de huit au milieu d’un divorce houleux, j’ai endossé très tôt un rôle d’adulte. Je rêvais d’une vie stable, d’un bon travail, d’une voiture et d’un logement. Le couple n’était pas une priorité pour moi.

Comment avez-vous rencontré votre mari ?

Par une amie mariée à son frère. Forcément, j’étais en confiance, bien que pas intéressée. Il habitait à l’étranger, je sortais d’une longue relation de couple et je ne voulais pas de relation à distance. Puis je suis tombée malade. Pendant ma convalescence, nous avons échangé, il m’a soutenue, même loin, et je suis peu à peu tombée amoureuse. Nous nous sommes mariés en 2015 et quand il est arrivé en France, il s’est installé chez moi. J’ai vite compris qu’il n’était pas celui qu’il prétendait être. Mon indépendance le dérangeait, il critiquait ma façon de m’habiller, mon éducation, mon mode de vie. Puis les violences sexuelles et physiques ont commencé. Il m’imposait des rapports quand il en avait envie, qui n’étaient autres que des viols. Le consentement de sa femme n’avait pour lui aucun sens. Je devais tout lâcher quand il m’appelait, je n’avais pas le droit de lui tourner le dos avant qu’il ait fini de parler, il exigeait que mes propres parents lui demandent l’autorisation avant de me voir. Pour lui, un mari devait compléter l’éducation de sa femme et les coups faisaient partie des moyens à utiliser. D’ailleurs, après avoir été battue, je devais m’excuser de l’avoir mis en colère. Les violences se sont poursuivies quand je suis tombée enceinte et après la naissance de ma fille. Je m’éloignais d’elle dès qu’il s’énervait, puisqu’il n’hésitait pas à me frapper devant elle, même quand je l’avais dans les bras. À la longue, il m’a coupée de ma famille et de mes amis. Il a synchronisé tous les appareils électroniques de la maison pour surveiller mes faits et gestes, seul le travail m’offrait encore un espace de liberté. Il m’appelait en vidéo à l’improviste et épluchait mes appels le soir, mais il n’a heureusement jamais voulu que j’arrête de travailler. Mon salaire l’arrangeait bien.

Comment avez-vous trouvé le courage de dire stop ?

En pensant à ma fille. J’ai fait le premier pas en allant aux urgences un jour où je ne pouvais plus bouger le bras. Je ne voulais pas qu’on me pose de questions, mais la médecin n’a pas été dupe. Elle m’a dit que dans l’état où j’étais, si je ne faisais rien, l’issue serait fatale. Elle m’a remis une brochure contenant des numéros d’urgence comme le 3919, et j’ai fait des recherches sur les associations d’aide aux victimes sur mon téléphone. Il les a repérées en fouillant mon historique. Il m’a alors prévenue qu’il ferait dorénavant attention à ne plus laisser de traces et que si des marques de coups apparaissaient, il me tuerait. J’ai tenu jusqu’au jour où il m’a violentée devant ma fille, un matin avant de l’emmener à la crèche. Après l’avoir déposée, j’ai appelé une association qui m’a dit de porter plainte et je suis allée au commissariat. J’ai failli faire demi-tour, mais je savais que je devais aller jusqu’au bout, pour moi, pour ma fille.

Avez-vous réussi à partir rapidement ?

Rien n’a été simple, mais seul le résultat comptait. J’ai dû rentrer et attendre le lendemain qu’il parte pour faire mes valises. Je suis passée de l’association au tribunal puis à l’assistante sociale, qui m’a trouvé un foyer d’hébergement d’urgence. Pendant ce temps, lui a pris un avocat et entamé des procédures sur la base de mensonges et de calomnies. Heureusement, j’avais quelques preuves, l’attestation du médecin lors de mon passage à l’hôpital et des photos qu’elle m’avait conseillé de prendre, cachées sur mon téléphone professionnel.

Avez-vous été accompagnée ?

Oui, par l’Institut Women Safe. Ils ont fait un travail fantastique. J’étais détruite, physiquement et mentalement, j’avais du mal à mettre des mots sur ce que j’avais vécu. Ils ont su s’adapter à mon rythme. J’ai bénéficié d’un suivi psychologique qui m’a permis de reprendre confiance en moi, de comprendre la gravité de ce qui m’était arrivé, et surtout de me déculpabiliser. Un ostéopathe m’a prise en charge pour soulager les douleurs chroniques, et j’ai aussi pu profiter de l’aide d’un juriste pour comprendre mon dossier. L’association s’investit énormément, du suivi individuel jusqu’aux groupes de parole et aux séances de yoga, afin de s’adapter aux besoins de chaque victime. Ils m’ont offert un bien-être mental et physique que je n’imaginais même plus possible.

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Il a été condamné à un an de prison dont six mois ferme en 2019, mais il a fait appel et une autre procédure est toujours en cours auprès d’un autre tribunal. C’est souvent difficile, c’est un combat. Mais j’ai ma vie, ma famille, mon indépendance. J’ai eu la chance d’être relogée rapidement puisque j’avais une activité professionnelle et, dès le début, j’ai pu confier ma fille à ma mère durant la semaine, pendant que je continuais à travailler et que je vivais en foyer. Je ne voulais pas la voir grandir dans cet univers. C’est ce qui nous a permis de conserver une certaine stabilité. Et j’ai retrouvé ma liberté. Je suis une femme forte, j’ai la tête sur les épaules, j’ai de l’ambition. Pour moi, et pour ma fille.

Que diriez-vous aux femmes qui subissent de telles violences ?

Vous n’êtes pas fautives ! Le problème, c’est lui, pas vous, ne le laissez pas vous convaincre du contraire. Vous ne pourrez jamais aider, sauver ou changer un homme qui vous fait du mal. Consacrez votre énergie à ceux qui la méritent, ceux qui vous aiment vraiment. On n’a qu’une vie, et elle est précieuse. Il est parfois difficile de parler avec des proches, mais nous avons la chance d’avoir des associations formidables qui ne demandent qu’à nous aider. Ne vous renfermez pas sur vous-même. C’est à nous, à notre génération de faire évoluer les mentalités et d’éduquer les enfants pour offrir le même respect à tous, garçon ou fille, quelle que soit l’origine, la religion ou l’ethnie. Et, croyez-moi, se battre pour s’en sortir est moins difficile que de continuer à subir.

Victimes ou témoins de violences faites aux femmes, des solutions existent.

Photo Sylvia Galmot

« La réparation est possible »

« Ma bouche de métal ne m’empêche ni d’embrasser la vie, ni de continuer à aimer les hommes. » Voilà comment Sandrine Bonnaire résume aujourd’hui le chemin qui l’a menée à la création de son association, La Maison des Âmes.

Rien, dans les quatre ans partagés avec son compagnon de l’époque, n’a laissé présager ce qui s’est produit. Ce soir-là, lorsque la dispute s’envenime, il se jette sur elle, la plaque au mur et la strangule jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Elle se réveille allongée sur le flanc deux mètres plus loin, en sang. Il lui affirme qu’elle est tombée. Dans le miroir, l’actrice découvre son visage déformé, sa langue déchirée, ses huit dents cassées et une plaie de cinq centimètres sous le menton. Une triple fracture de la mâchoire lui sera diagnostiquée aux urgences où l’emmène son beau-frère, alors que son compagnon s’obstine à prétexter une chute d’un hôpital à l’autre, jusqu’à ce qu’elle le congédie.

Opérée en urgence, elle reste paralysée durant plus de deux mois, alimentée à la paille puis soumise à de longues séances de rééducation. Lorsqu’elle consulte un spécialiste, il confirme ses doutes : une simple chute n’aurait pas pu provoquer la blessure. Elle porte plainte. Convocation, confrontation, mensonges. Le premier procès aboutit à une condamnation à deux ans de prison avec sursis assortis d’une indemnité financière, une peine à laquelle l’appel du procureur ne changera rien. L’agresseur fait lui aussi appel, puis abandonne, ce qui le rend, de fait, coupable. Il ne livre pourtant aucune explication sur ce qu’a subi l’actrice durant ces quelques minutes d’inconscience. Le second jugement confirme le premier. Quatre ans d’analyse, la volonté de parler et un entourage à l’écoute auront aidé l’actrice à s’en sortir, en dépit des douleurs qui subsistent et des plaques en titane dans sa mâchoire. Sa plus grande souffrance n’est d’ailleurs pas son propre traumatisme, mais celui de sa fille de 7 ans à l’époque des faits, à laquelle elle a d’abord tu la vérité en pensant la protéger. Jusqu’à comprendre, au contraire, que les bons mots la libéreraient.

En 2019, son engagement sort de la sphère privée lorsque l’histoire se répète. Sa nièce subit une agression similaire. Des coups au visage, la volonté de détruire, une autre génération mais la même violence. L’envie d’agir est là, participer à la marche des femmes du 23 novembre 2019 est une évidence. Interviewée, l’actrice assume et raconte. Depuis, elle travaille à la création de son association, La Maison des Âmes, avec des partenaires merveilleux, femmes et hommes, dit-elle, et l’espoir de réparer les âmes sans clivage de genre. Son message ? « Parlez, portez plainte, envoyez l’autre à la barre des accusés. C’est à lui d’avoir honte. Le traumatisme ne disparaît pas complètement, mais la réparation est possible. Retrouver goût à la vie, aussi. »

> lamaisondesames.com

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