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Reportage photo Sylvia Galmot

« Peu importe l’âge ou le milieu social, on peut s’en sortir »

À 15 ans, Michelle tombe sous le charme et sous la coupe d’un homme deux fois plus âgé. Elle subit alors des violences psychologiques, puis physiques jusqu’au moment où elle dit stop, à 21 ans. Désormais âgée de 36 ans, elle porte sur son parcours le regard lucide d’une femme épanouie.

Bonjour Michelle, pouvez-vous nous raconter votre histoire ?

J’ai 36 ans, je vis en couple et je travaille dans le médical. J’ai subi des violences physiques infligées par mon ex-mari entre 18 et 21 ans, mais l’emprise psychologique a débuté dès notre rencontre. J’avais 15 ans, lui 30. Inutile de préciser que j’étais beaucoup trop jeune et inexpérimentée pour me défendre. Je n’étais d’ailleurs pas vraiment amoureuse, plutôt obnubilée. Il avait un fonctionnement de pervers narcissique, qui travaille sa proie jusqu’à lui ôter toute possibilité de soutien ou de repli. Au fil des mois, il m’a détournée de tout le monde, coupée de mes amis et de ma famille. Si bien qu’à 18 ans, il m’a semblé tout à fait normal de quitter mes parents en leur absence et sans les prévenir pour m’installer chez lui. Les violences ont débuté doucement, d’abord verbales, une réflexion de temps en temps. À la première claque, il s’est excusé en pleurant. L’escalade a été lente, mais inexorable. J’avais 19 ans quand nous nous sommes mariés à la mairie, sans famille ni amis. J’ai fait une crise d’angoisse la veille, mais il m’a convaincue que j’étais folle, que j’étais le problème. C’était ma première relation amoureuse, pour moi un couple, c’était ça. Et notre mariage a scellé son emprise, je lui appartenais.

Comment avez-vous changé de perspective ?

Grâce à une collègue. Quand j’ai emménagé chez lui à 18 ans, j’ai arrêté mes études pour travailler, ce qui l’arrangeait bien. J’ai rencontré une femme exceptionnelle dans mon milieu professionnel, qui compte toujours parmi mes amies. À l’époque, je ne parlais jamais de mon quotidien puisque je n’avais personne avec qui communiquer. Petit à petit, nous avons échangé, elle sentait que quelque chose n’allait pas. Elle était déjà en couple avec l’homme qu’elle a ensuite épousé. Elle a commencé à me parler de leur relation, et j’ai peu à peu réalisé que la normalité, ce n’était pas ce que je vivais. J’ai fini par prendre conscience que j’étais bien plus souvent malheureuse qu’heureuse, et qu’être humiliée et frappée n’était pas normal.

À quel moment êtes-vous partie ?

Un samedi matin, je faisais le ménage en silence pour ne pas le réveiller comme il l’exigeait, lui qui ne travaillait pas. Je me suis assise, je me suis demandé qui faisait une chose pareille, et la réponse est tombée : personne. Le passage à l’acte a été plus difficile, parce que je n’avais pas de solution de repli. J’ai fait des recherches sur les foyers de jeunes travailleurs, je lui ai annoncé ma décision et il a fait semblant d’être compréhensif. Mais le jour où je devais déménager, il m’a déposée devant le foyer sans rien de plus qu’un jean en me disant d’assumer. Récupérer mes affaires a été compliqué, mais j’ai fini par y arriver. J’ai démarré la procédure de divorce à 21 ans. J’en avais 28 quand elle est arrivée à son terme. Il a fait tout ce qu’il a pu pour l’entraver.

Avez-vous porté plainte ?

Non. À l’époque, j’avais trop peur. J’y ai pensé une fois, après notre séparation. Je l’ai revu pensant enterrer la hache de guerre, il m’a frappée dans la voiture avant de tenter de me tuer. Au commissariat quelques jours plus tard, la personne à qui j’ai parlé à l’accueil m’a demandé si j’étais sûre de moi en disant qu’il y aurait une confrontation, il me faudrait aller jusqu’au bout. Je suis partie. Mais j’étais jeune, c’était il y a des années, et je sais qu’aujourd’hui la police est bien mieux formée pour faire face à ces cas de violences. Je suis simplement tombée sur la mauvaise personne le mauvais jour, et l’absence de plainte ne m’a heureusement pas empêchée de me libérer.

Quel regard portez-vous sur votre histoire aujourd’hui ?

Maintenant, je suis même capable d’en rire. J’ai conscience que cet homme s’attaque à de très jeunes femmes pour les manipuler avant qu’elles puissent penser par elles-mêmes. Face à une adulte en pleine possession de ses moyens, il n’a aucun pouvoir. Après l’avoir quitté, j’ai rapidement renoué avec mes proches. Ma mère est elle-même revenue vers moi quand elle l’a appris, elle veillait dans l’ombre. Il a fallu que j’en passe par une thérapie, mais je suis aujourd’hui complètement épanouie, heureuse dans une relation de couple équilibrée.

Qu’aimeriez-vous dire à des femmes, des jeunes filles aux prises avec la violence ?

Qu’on peut s’en sortir ! Peu importe l’âge ou le milieu social, on avance et on peut s’en sortir. Il existe des structures dédiées facilement accessibles en appelant le 3919, des personnes bienveillantes, des femmes qui ont vécu la même chose et se sont reconstruites. J’en suis la preuve. Ne vous coupez pas de votre entourage, conservez un noyau dur autour de vous. Et surtout, écoutez-vous : lorsqu’un doute émerge, même infime, faites-vous confiance. Personne ne sait mieux que vous, ou pour vous. Un grand nombre de victimes finit par se convaincre qu’au fond, c’est normal. Ça ne l’est pas. Rien ne justifie la violence, qu’elle soit verbale ou physique, et aucune relation de couple ne devrait se construire sur de telles bases. Écoutez-vous. Si quelque chose ne vous convient pas dans votre relation, vous avez raison. Partez. Ne laissez pas la violence s’installer.

Victimes ou témoins de violences faites aux femmes, des solutions existent.

Photo Sylvia Galmot

« La réparation est possible »

« Ma bouche de métal ne m’empêche ni d’embrasser la vie, ni de continuer à aimer les hommes. » Voilà comment Sandrine Bonnaire résume aujourd’hui le chemin qui l’a menée à la création de son association, La Maison des Âmes.

Rien, dans les quatre ans partagés avec son compagnon de l’époque, n’a laissé présager ce qui s’est produit. Ce soir-là, lorsque la dispute s’envenime, il se jette sur elle, la plaque au mur et la strangule jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Elle se réveille allongée sur le flanc deux mètres plus loin, en sang. Il lui affirme qu’elle est tombée. Dans le miroir, l’actrice découvre son visage déformé, sa langue déchirée, ses huit dents cassées et une plaie de cinq centimètres sous le menton. Une triple fracture de la mâchoire lui sera diagnostiquée aux urgences où l’emmène son beau-frère, alors que son compagnon s’obstine à prétexter une chute d’un hôpital à l’autre, jusqu’à ce qu’elle le congédie.

Opérée en urgence, elle reste paralysée durant plus de deux mois, alimentée à la paille puis soumise à de longues séances de rééducation. Lorsqu’elle consulte un spécialiste, il confirme ses doutes : une simple chute n’aurait pas pu provoquer la blessure. Elle porte plainte. Convocation, confrontation, mensonges. Le premier procès aboutit à une condamnation à deux ans de prison avec sursis assortis d’une indemnité financière, une peine à laquelle l’appel du procureur ne changera rien. L’agresseur fait lui aussi appel, puis abandonne, ce qui le rend, de fait, coupable. Il ne livre pourtant aucune explication sur ce qu’a subi l’actrice durant ces quelques minutes d’inconscience. Le second jugement confirme le premier. Quatre ans d’analyse, la volonté de parler et un entourage à l’écoute auront aidé l’actrice à s’en sortir, en dépit des douleurs qui subsistent et des plaques en titane dans sa mâchoire. Sa plus grande souffrance n’est d’ailleurs pas son propre traumatisme, mais celui de sa fille de 7 ans à l’époque des faits, à laquelle elle a d’abord tu la vérité en pensant la protéger. Jusqu’à comprendre, au contraire, que les bons mots la libéreraient.

En 2019, son engagement sort de la sphère privée lorsque l’histoire se répète. Sa nièce subit une agression similaire. Des coups au visage, la volonté de détruire, une autre génération mais la même violence. L’envie d’agir est là, participer à la marche des femmes du 23 novembre 2019 est une évidence. Interviewée, l’actrice assume et raconte. Depuis, elle travaille à la création de son association, La Maison des Âmes, avec des partenaires merveilleux, femmes et hommes, dit-elle, et l’espoir de réparer les âmes sans clivage de genre. Son message ? « Parlez, portez plainte, envoyez l’autre à la barre des accusés. C’est à lui d’avoir honte. Le traumatisme ne disparaît pas complètement, mais la réparation est possible. Retrouver goût à la vie, aussi. »

> lamaisondesames.com

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