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Reportage photo Sylvia Galmot

« Je suis plus forte aujourd’hui »

Dix ans après une relation qui aurait pu lui coûter la vie, Victoria savoure chaque jour avec le même enthousiasme. Femme, mère et épouse, elle s’épanouit aujourd’hui dans une vie réinventée, dans laquelle les violences ne sont plus qu’une parenthèse.

Bonjour Victoria. Pouvez-vous nous parler de vous ?

J’ai 40 ans et je suis directrice administrative et financière. J’ai un métier que j’aime, des amis fidèles, une maison et mon indépendance financière. Je suis volontaire et extrêmement positive, pour moi tout problème a sa solution. Sur le papier, je ne remplissais aucune des conditions supposées de la femme sous emprise. Pourtant, il y a une dizaine d’années, je suis tombée sous le joug d’un homme, peut-être justement parce que j’ai cru pouvoir solutionner ses problèmes. Je lui trouvais des excuses, il avait vécu une histoire de violence complexe, je voulais l’aider à arrêter. Je suis entrée dans cette relation toxique par empathie. Il m’a peu à peu isolée de mes proches, à la fois parce que les voir créait des problèmes avec lui, et parce que me montrer sous ce jour-là auprès d’eux était difficile pour moi. Supporter une telle situation, c’est une chose, la faire endurer aux autres, c’est différent. La violence physique s’est manifestée très rapidement. Je me défendais bec et ongles, mais il était plus fort que moi, je devais me calmer pour éviter l’escalade. La police est venue plusieurs fois, je répondais toujours que tout allait bien. Ils ne pouvaient rien faire tant que je ne souhaitais pas m’exprimer. Je me suis forcée à tenir un journal dans lequel je notais les bons et les mauvais moments… pour prendre conscience que les bons étaient rares.

Comment l’avez-vous quitté ?

Je suis partie parce que j’avais peur soit de mourir, soit de le tuer et de détruire ma vie par la même occasion. Et même là, à l’époque, l’emprise était telle que je pensais le quitter pour mieux le retrouver plus tard ! Un jour, j’ai appelé mon meilleur ami à l’aide. Il est venu tout de suite, avec d’autres amis pour que je puisse quitter mon conjoint sans danger. Et cette fois, j’ai porté plainte. La police m’a envoyée voir un expert médico-légal pour faire constater mes blessures, et sincèrement, je pensais qu’il allait me rire au nez, j’avais eu bien pire. Il m’a prescrit un mois d’arrêt de travail. Une enquête de flagrance a été lancée, mais il avait disparu. La police ne l’a retrouvé que plusieurs années après. J’ai su qu’il avait été condamné à quatre mois de prison ferme, mais je n’ai suivi l’affaire que de loin. Je voulais passer à autre chose.

De quelle façon vous êtes-vous reconstruite ?

Je suis d’une nature résiliente, je n’envisageais pas d’autre option que d’avancer. Et je ne voulais pas lui laisser le fin mot de l’histoire ! J’ai été suivie par la psychologue de la police au début, elle m’a d’ailleurs proposé de m’adresser à une association, mais je n’en ressentais pas le besoin. D’autant que si j’ai eu du mal à me confier lorsque j’étais avec cet homme, une fois le problème réglé, je n’avais plus aucun frein à en parler. J’ai donc communiqué facilement, rapidement, j’étais bien entourée et j’ai un métier prenant. J’ai travaillé sur moi-même pour comprendre. J’avais une faille, un manque d’attention qui remontait à mon enfance, je me définissais par les besoins de l’autre et cet homme a su l’exploiter.

Quel regard portez-vous sur cette période aujourd’hui ?

Il s’agissait d’une parenthèse. Un trou noir passager qui ne résume pas ma vie, ni la femme que je suis. Je ne me souviens même pas de tout, je pense que j’en ai occulté une partie pour survivre. Bien sûr, il m’arrive encore d’avoir des réflexes défensifs ou de faire des cauchemars, je reste marquée. Mais cette expérience fait partie de moi, et elle m’a fait changer de regard sur le monde. Je suis plus forte qu’avant. Je vois la vie sous un autre angle, je remarque toutes les belles choses sur lesquelles je ne m’arrêtais pas auparavant, la gentillesse des gens, les amis, la famille. Et un an après cette histoire, j’ai rencontré mon mari, un homme sain, équilibré, bienveillant. Je ne sais pas si je l’aurais perçu de la même façon avant tout ça.

Qu’aimeriez-vous dire à des femmes qui traversent la même épreuve ?

Que les violences ne sont pas la vie ! Prenez soin de vous, ne laissez personne décider à votre place. Il est plus simple de partir au début plutôt que lorsque vous êtes prise dans l’engrenage. Une personne qui lève la main sur vous une fois recommencera, c’est presque systématique. J’avais la chance d’avoir une situation qui me permettait d’avancer mais pour celles qui ne sont pas dans ce cas aujourd’hui, appeler le 3919 peut les aider. Accepter que la situation vécue n’a rien de normal, c’est déjà faire une partie du chemin. Quoi qu’il arrive, souvenez-vous qu’on peut s’en sortir.

Victimes ou témoins de violences faites aux femmes, des solutions existent.

Photo Sylvia Galmot

« La réparation est possible »

« Ma bouche de métal ne m’empêche ni d’embrasser la vie, ni de continuer à aimer les hommes. » Voilà comment Sandrine Bonnaire résume aujourd’hui le chemin qui l’a menée à la création de son association, La Maison des Âmes.

Rien, dans les quatre ans partagés avec son compagnon de l’époque, n’a laissé présager ce qui s’est produit. Ce soir-là, lorsque la dispute s’envenime, il se jette sur elle, la plaque au mur et la strangule jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Elle se réveille allongée sur le flanc deux mètres plus loin, en sang. Il lui affirme qu’elle est tombée. Dans le miroir, l’actrice découvre son visage déformé, sa langue déchirée, ses huit dents cassées et une plaie de cinq centimètres sous le menton. Une triple fracture de la mâchoire lui sera diagnostiquée aux urgences où l’emmène son beau-frère, alors que son compagnon s’obstine à prétexter une chute d’un hôpital à l’autre, jusqu’à ce qu’elle le congédie.

Opérée en urgence, elle reste paralysée durant plus de deux mois, alimentée à la paille puis soumise à de longues séances de rééducation. Lorsqu’elle consulte un spécialiste, il confirme ses doutes : une simple chute n’aurait pas pu provoquer la blessure. Elle porte plainte. Convocation, confrontation, mensonges. Le premier procès aboutit à une condamnation à deux ans de prison avec sursis assortis d’une indemnité financière, une peine à laquelle l’appel du procureur ne changera rien. L’agresseur fait lui aussi appel, puis abandonne, ce qui le rend, de fait, coupable. Il ne livre pourtant aucune explication sur ce qu’a subi l’actrice durant ces quelques minutes d’inconscience. Le second jugement confirme le premier. Quatre ans d’analyse, la volonté de parler et un entourage à l’écoute auront aidé l’actrice à s’en sortir, en dépit des douleurs qui subsistent et des plaques en titane dans sa mâchoire. Sa plus grande souffrance n’est d’ailleurs pas son propre traumatisme, mais celui de sa fille de 7 ans à l’époque des faits, à laquelle elle a d’abord tu la vérité en pensant la protéger. Jusqu’à comprendre, au contraire, que les bons mots la libéreraient.

En 2019, son engagement sort de la sphère privée lorsque l’histoire se répète. Sa nièce subit une agression similaire. Des coups au visage, la volonté de détruire, une autre génération mais la même violence. L’envie d’agir est là, participer à la marche des femmes du 23 novembre 2019 est une évidence. Interviewée, l’actrice assume et raconte. Depuis, elle travaille à la création de son association, La Maison des Âmes, avec des partenaires merveilleux, femmes et hommes, dit-elle, et l’espoir de réparer les âmes sans clivage de genre. Son message ? « Parlez, portez plainte, envoyez l’autre à la barre des accusés. C’est à lui d’avoir honte. Le traumatisme ne disparaît pas complètement, mais la réparation est possible. Retrouver goût à la vie, aussi. »

> lamaisondesames.com

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