Découvrez d’autres témoignages / 3919 / Plateforme d’aide

Reportage photo Sylvia Galmot

« Chaque jour est un pas de plus vers l’apaisement »

Violentée par son mari, Sophie a transformé une ultime agression en moteur de changement. Elle avance depuis sur la voie de la reconstruction, cheminant une étape après l’autre vers un quotidien plus serein.

Sophie, pouvez-vous nous raconter votre histoire ?

J’ai 33 ans et je suis ingénieure qualité. J’avais 29 ans quand je me suis mariée. C’est allé vite, je le connaissais depuis six mois. Il parlait peu, mais j’étais sous le charme. Le changement a été très progressif. Certains détails auraient pu m’alerter… D’abord des remarques sur ma façon de m’habiller, de me maquiller, sur le fait que si je l’aimais, je devais respecter ses choix. Puis des scènes de jalousie, les premières interdictions, et l’agressivité qui s’installe peu à peu dans les mots jusqu’à la dévalorisation systématique. Je suis tombée enceinte et sa réaction a été tellement violente que je lui ai obéi en ayant recours à un avortement médicamenteux. Pourtant, je voulais cet enfant. Après un an, la première gifle est arrivée et, à partir de là, les violences physiques sont allées crescendo. Je vivais dans la peur, tout était prétexte aux reproches, il me menaçait de mort, de même que ma famille. J’avais tenté d’en parler à ses proches, mais ils étaient dans le déni. Jusqu’au jour où il m’a cassé deux côtes en plus d’une entorse cervicale. Quand je me suis retrouvée à l’hôpital avec sept jours d’ITT (Incapacité Totale de Travail), tout a éclaté au grand jour et j’ai tout avoué à mes parents. Ils m’ont dit de partir, ce que j’ai fait. Si je restais, je mourrais.

Avez-vous été accompagnée ?

Oui, tout de suite. D’abord par une amie qui m’a hébergée pendant six mois, ensuite par les associations. J’ai appelé tous les numéros d’urgence, dont le 3919 qui a été d’une grande aide. Ils connaissent malheureusement bien le sujet. J’ai longuement échangé avec des femmes qui posaient les bonnes questions, savaient écouter et orienter vers les bonnes structures locales. Ensuite, j’ai été accompagnée à chaque étape par La Maison des Femmes où les intervenants sont formidables. J’ai aussi pu compter sur la psychologue du commissariat, une femme épatante qui m’a comprise, suivie et soutenue pendant presque un an. J’ai porté plainte, la procédure est toujours en cours.

Comment vous sentez-vous, aujourd’hui ?

J’ai retrouvé une partie de ma sérénité, mais je ne pourrai pas achever ma reconstruction tant que l’affaire ne sera pas classée. Je suis en chemin. J’ai accepté l’idée d’avoir subi des violences conjugales, d’avoir commis des erreurs. Des erreurs de jugement, ces instants où on laisse passer des comportements qu’il ne faudrait jamais tolérer. Mais rien qui justifie ce que j’ai pu vivre. Je travaille à prendre du recul, pour ne pas reproduire ces mêmes erreurs, mais aussi pour surmonter une certaine méfiance. Je n’ai jamais diabolisé les hommes, je travaille d’ailleurs dans un milieu essentiellement masculin et ça se passe très bien, mais j’ai tout de même besoin de réapprendre à faire confiance. Et je prends soin de moi. Je me suis remise au sport, j’ai retrouvé le plaisir de me faire belle, j’aime mon métier et je profite de mes proches. J’ai eu besoin de deux ans pour en arriver là, mais je suis redevenue moi-même. Je me sens bien dans ma peau de femme.

Pourquoi avez-vous accepté de témoigner à visage découvert ?

De témoigner, pour dire aux femmes en souffrance qu’elles ne sont pas seules. À visage découvert, pour accepter enfin ce qui m’est arrivé. La décision a été difficile, certaines personnes que je côtoie tous les jours ne savent rien et pensent que je suis toujours mariée. Mais je ne veux plus me cacher. Certaines femmes apprennent à s’accepter avec des caractéristiques physiques que la société perçoit comme des défauts, je vise la même bienveillance envers moi-même, après des années de culpabilité. C’est une façon de dire « voilà mon histoire, voilà ce que j’ai surmonté et je l’accepte, quel que soit le jugement extérieur ». Je veux être en accord avec moi-même pour que le regard des autres m’impacte moins. Pour que mon regard sur ma propre vie m’importe plus que celui des autres, surtout.

Quels conseils aimeriez-vous transmettre aux femmes vivant des situations de violence ?

Parlez. S’isoler est un risque, ce fut l’une de mes plus grandes erreurs. Parlez à votre entourage, surtout pas à celui du conjoint violent. Faites-vous suivre par votre médecin traitant, l’un des premiers à constater les violences physiques et psychologiques, qui peut aussi vous écouter et, si besoin est, alerter. Gardez et cachez des preuves si vous le pouvez. Dès que possible, partez, et faites-vous accompagner sans attendre. Appelez le 3919, faites confiance aux associations. Même pour aller porter plainte, elles peuvent vous conseiller, vous apporter un soutien moral et vous aider à mieux vivre la démarche. En tant que victimes, on a l’habitude de se dénigrer, or ce sont des éléments qui peuvent être rapportés aux magistrats et se retourner contre vous. Faites-vous aider, utilisez toutes les ressources à disposition pour alléger votre charge, dont les cellules psychologiques qui existent au sein des commissariats et des tribunaux. Et prenez soin de vous ! Ce sont aussi les petites choses qui aident à se reconstruire. Quand on utilise tous ces outils, chaque jour passé est un jour de gagné, un pas de plus vers le positif.

Victimes ou témoins de violences faites aux femmes, des solutions existent.

Photo Sylvia Galmot

« La réparation est possible »

« Ma bouche de métal ne m’empêche ni d’embrasser la vie, ni de continuer à aimer les hommes. » Voilà comment Sandrine Bonnaire résume aujourd’hui le chemin qui l’a menée à la création de son association, La Maison des Âmes.

Rien, dans les quatre ans partagés avec son compagnon de l’époque, n’a laissé présager ce qui s’est produit. Ce soir-là, lorsque la dispute s’envenime, il se jette sur elle, la plaque au mur et la strangule jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Elle se réveille allongée sur le flanc deux mètres plus loin, en sang. Il lui affirme qu’elle est tombée. Dans le miroir, l’actrice découvre son visage déformé, sa langue déchirée, ses huit dents cassées et une plaie de cinq centimètres sous le menton. Une triple fracture de la mâchoire lui sera diagnostiquée aux urgences où l’emmène son beau-frère, alors que son compagnon s’obstine à prétexter une chute d’un hôpital à l’autre, jusqu’à ce qu’elle le congédie.

Opérée en urgence, elle reste paralysée durant plus de deux mois, alimentée à la paille puis soumise à de longues séances de rééducation. Lorsqu’elle consulte un spécialiste, il confirme ses doutes : une simple chute n’aurait pas pu provoquer la blessure. Elle porte plainte. Convocation, confrontation, mensonges. Le premier procès aboutit à une condamnation à deux ans de prison avec sursis assortis d’une indemnité financière, une peine à laquelle l’appel du procureur ne changera rien. L’agresseur fait lui aussi appel, puis abandonne, ce qui le rend, de fait, coupable. Il ne livre pourtant aucune explication sur ce qu’a subi l’actrice durant ces quelques minutes d’inconscience. Le second jugement confirme le premier. Quatre ans d’analyse, la volonté de parler et un entourage à l’écoute auront aidé l’actrice à s’en sortir, en dépit des douleurs qui subsistent et des plaques en titane dans sa mâchoire. Sa plus grande souffrance n’est d’ailleurs pas son propre traumatisme, mais celui de sa fille de 7 ans à l’époque des faits, à laquelle elle a d’abord tu la vérité en pensant la protéger. Jusqu’à comprendre, au contraire, que les bons mots la libéreraient.

En 2019, son engagement sort de la sphère privée lorsque l’histoire se répète. Sa nièce subit une agression similaire. Des coups au visage, la volonté de détruire, une autre génération mais la même violence. L’envie d’agir est là, participer à la marche des femmes du 23 novembre 2019 est une évidence. Interviewée, l’actrice assume et raconte. Depuis, elle travaille à la création de son association, La Maison des Âmes, avec des partenaires merveilleux, femmes et hommes, dit-elle, et l’espoir de réparer les âmes sans clivage de genre. Son message ? « Parlez, portez plainte, envoyez l’autre à la barre des accusés. C’est à lui d’avoir honte. Le traumatisme ne disparaît pas complètement, mais la réparation est possible. Retrouver goût à la vie, aussi. »

> lamaisondesames.com

Découvrez d’autres témoignages