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Reportage photo Sylvia Galmot

« Je me suis découvert des ressources insoupçonnées »

Pendant vingt-sept ans, le quotidien de Melinda s’est écoulé au rythme des violences physiques, puis psychologiques. Après plus de deux décennies, pour elle-même et ses enfants, elle a trouvé le courage de tout quitter pour se remettre à vivre. Dans le respect et la sérénité.

Melinda, comment avez-vous rencontré votre futur mari ?

J’avais 19 ou 20 ans, je travaillais pour la première fois, je ne connaissais rien au monde. Je suis tombée amoureuse très vite. Mes grands-parents, qui m’ont élevée, m’avaient pourtant prévenue, ils avaient senti ce qui risquait d’arriver. Mais je n’écoutais personne. Les violences ont débuté dès que nous nous sommes installés chez ses parents, après le mariage. La nuit, sous un prétexte ou un autre, il me frappait, m’immobilisait entre ses bras quitte à m’étouffer puis me demandait pardon et me violait, en silence puisque ses parents étaient à côté. Le lendemain, il s’excusait encore. Je l’aimais. Je pardonnais. Il recommençait. J’ai été élevée sans brutalité, mais avec l’idée qu’une femme devait être soumise. Quand je suis tombée enceinte, je suis partie une première fois. Il est venu me chercher, s’est confondu en excuses et, une fois de plus, je l’ai cru. Nous avons emménagé ensemble dans un appartement à nous où la situation n’a fait qu’empirer. Je suis retombée enceinte et j’ai eu une fille. Je vivais en autarcie, je ne sortais sans lui que pour aller à l’école des enfants et même là, je me dépêchais. Lui découchait, jouait, dilapidait notre argent. Nous avons déménagé à maintes reprises, j’ai essayé de partir plusieurs fois, il venait me chercher et je le suivais. Voilà ce qu’a été notre vie pendant sept ans.

Comment l’emprise psychologique a-t-elle pris le pas sur la violence physique ?

J’ai fini par menacer de le quitter définitivement, et il a compris que j’étais sérieuse. Pour lui, je lui appartenais, me perdre était impensable. Du jour au lendemain, les violences physiques ont cessé. L’emprise psychologique, elle, a empiré. De passionnel, il est devenu obsessionnel. Je devais lui tenir la main en dormant, en mangeant, en conduisant, il m’accompagnait chez le médecin, pour les rendez-vous à l’école, pour les courses. Puis il m’a obligée à travailler avec lui, supprimant mon dernier espace de liberté. Pendant vingt ans, je ne suis pas sortie seule, je n’ai pas passé de vrai moment en tête à tête avec mes enfants. J’ai arrêté de me maquiller, de prendre soin de moi, de penser à moi. Je n’avais pas de voiture, pas de compte bancaire, j’étais sur sa carte vitale, je n’existais qu’à travers mes enfants. Je suis devenue l’ombre de moi-même.

Comment avez-vous trouvé le courage de partir après vingt-sept ans de violence ?

À 15 ans, ma fille ne supportait plus la situation. Elle a tenté de m’ouvrir les yeux puis sans réaction de ma part, a signalé son père au service sociaux et a été immédiatement placée dans un foyer. J’ai réalisé que j’avais tout perdu. Ma fille était partie, mon fils souffrait, je pensais au suicide. J’étouffais littéralement. Je lui ai dit que je n’en pouvais plus, que je n’arrivais plus à respirer, qu’il niait ma condition d’être humain. Que j’étais vide et que le problème, c’était lui. Il s’est énervé, a claqué la porte et, cette fois, j’ai appelé à l’aide. J’ai contacté la directrice du centre communal d’action sociale de ma ville que j’avais déjà rencontrée. Elle ne savait rien, mais le courant était passé, j’avais senti sa bienveillance et son envie de m’aider. Je me suis confiée à elle m’a dit d’aller tout droit au commissariat. Ce que j’ai fait.

Avez-vous reçu l’aide que vous espériez ?

Oui, et même plus ! Au commissariat, j’ai tout raconté. La policière a contacté le 115, on m’a trouvé une place en foyer et j’y suis restée douze jours. J’y ai rencontré des gens formidables qui m’ont écoutée sans aucun jugement. À l’association SOLFA (SOLidarité Femmes Accueil), un avocat effectuait une permanence. Dès le lendemain, je lui ai apporté les documents demandés pour déclencher la procédure de divorce. Je me suis découvert des ressources insoupçonnées. J’ai couru les administrations, cherché du travail, mis le bail à mon nom. Je ne voulais pas lui laisser d’avance sur moi, qu’il puisse reprendre l’ascendant. Pendant ces douze jours, il s’est déchargé psychologiquement sur mon fils qui était resté à notre domicile. Puis il est définitivement parti. À la seconde où mon fils m’a prévenue, je me suis précipitée au commissariat pour déclarer qu’il avait quitté le logement puis je suis allée retrouver mon garçon.

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

J’attends avec impatience l’ordonnance du juge pour pouvoir retirer son nom du bail. En attendant, je jette tout. Je ne peux pas jeter les souvenirs, mais je peux me débarrasser du reste. J’ai entamé un travail avec une psychologue, et je viens juste de retrouver du travail. J’avance. Je pleure pour moi, pour le temps perdu, mais j’espère me remettre à sortir et avoir des amis. J’espère, tout simplement, et c’est nouveau. Aujourd’hui, je suis une femme avec des droits, une femme qui existe, une femme qui a sa place dans la société. Et mon fils est heureux !

Qu’aimeriez-vous dire aux femmes qui vivent une situation similaire ?

Il y aura toujours quelqu’un pour vous tendre la main. Il existe de nombreuses structures prêtes à nous venir en aide, elles attendent simplement qu’on vienne vers elles. Je pense à toutes ces femmes qui souffrent, qui ne savent pas qu’elles peuvent partir sans redouter de se retrouver livrées à elles-mêmes. Parfois, mieux vaut agir sans trop réfléchir. N’attendez pas que la peur s’installe, ayez le courage de dire non. Partez, ne revenez pas, ne regardez pas en arrière. La peur et la violence ne sont pas de l’amour. Vous avez le droit de vivre en paix.

Victimes ou témoins de violences faites aux femmes, des solutions existent.

Photo Sylvia Galmot

« La réparation est possible »

« Ma bouche de métal ne m’empêche ni d’embrasser la vie, ni de continuer à aimer les hommes. » Voilà comment Sandrine Bonnaire résume aujourd’hui le chemin qui l’a menée à la création de son association, La Maison des Âmes.

Rien, dans les quatre ans partagés avec son compagnon de l’époque, n’a laissé présager ce qui s’est produit. Ce soir-là, lorsque la dispute s’envenime, il se jette sur elle, la plaque au mur et la strangule jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Elle se réveille allongée sur le flanc deux mètres plus loin, en sang. Il lui affirme qu’elle est tombée. Dans le miroir, l’actrice découvre son visage déformé, sa langue déchirée, ses huit dents cassées et une plaie de cinq centimètres sous le menton. Une triple fracture de la mâchoire lui sera diagnostiquée aux urgences où l’emmène son beau-frère, alors que son compagnon s’obstine à prétexter une chute d’un hôpital à l’autre, jusqu’à ce qu’elle le congédie.

Opérée en urgence, elle reste paralysée durant plus de deux mois, alimentée à la paille puis soumise à de longues séances de rééducation. Lorsqu’elle consulte un spécialiste, il confirme ses doutes : une simple chute n’aurait pas pu provoquer la blessure. Elle porte plainte. Convocation, confrontation, mensonges. Le premier procès aboutit à une condamnation à deux ans de prison avec sursis assortis d’une indemnité financière, une peine à laquelle l’appel du procureur ne changera rien. L’agresseur fait lui aussi appel, puis abandonne, ce qui le rend, de fait, coupable. Il ne livre pourtant aucune explication sur ce qu’a subi l’actrice durant ces quelques minutes d’inconscience. Le second jugement confirme le premier. Quatre ans d’analyse, la volonté de parler et un entourage à l’écoute auront aidé l’actrice à s’en sortir, en dépit des douleurs qui subsistent et des plaques en titane dans sa mâchoire. Sa plus grande souffrance n’est d’ailleurs pas son propre traumatisme, mais celui de sa fille de 7 ans à l’époque des faits, à laquelle elle a d’abord tu la vérité en pensant la protéger. Jusqu’à comprendre, au contraire, que les bons mots la libéreraient.

En 2019, son engagement sort de la sphère privée lorsque l’histoire se répète. Sa nièce subit une agression similaire. Des coups au visage, la volonté de détruire, une autre génération mais la même violence. L’envie d’agir est là, participer à la marche des femmes du 23 novembre 2019 est une évidence. Interviewée, l’actrice assume et raconte. Depuis, elle travaille à la création de son association, La Maison des Âmes, avec des partenaires merveilleux, femmes et hommes, dit-elle, et l’espoir de réparer les âmes sans clivage de genre. Son message ? « Parlez, portez plainte, envoyez l’autre à la barre des accusés. C’est à lui d’avoir honte. Le traumatisme ne disparaît pas complètement, mais la réparation est possible. Retrouver goût à la vie, aussi. »

> lamaisondesames.com

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