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Reportage photo Sylvia Galmot

« La honte peut changer de camp »

Après cinq ans de violences et un long parcours judiciaire médiatisé, Laura Rapp a obtenu la condamnation de son ex-conjoint et la déchéance de ses droits parentaux. Un fait rare, aboutissement d’un chemin semé d’embûches et de belles rencontres qui lui ont permis de ne jamais perdre espoir.

Laura, pouvez-vous vous présenter ?

J’ai 32 ans et j’ai une petite fille de 5 ans. Il y a encore deux mois, j’étais attachée commerciale dans l’immobilier. J’ai arrêté pour me concentrer sur d’autres projets, et je compte me lancer bientôt en indépendante.

Comment s’est déroulée votre histoire ?

Tout juste diplômée, j’ai rencontré un homme sur mon lieu de travail. Un vrai coup de foudre. Les premières violences se sont manifestées assez rapidement. Psychologiques et insidieuses dans un premier temps, des insultes sous l’emprise de l’alcool. La première gifle a eu lieu après quatre ou cinq mois de vie commune. Il s’est excusé le lendemain, mais quand il a acheté un appartement et m’a demandé d’y emménager avec lui, j’ai hésité. Puis nous sommes partis en vacances, le séjour a été idyllique et j’ai emménagé chez lui au retour. Le premier soir, il m’a violemment signifié qu’à partir de maintenant, j’étais chez lui et n’avais plus mon mot à dire. Sa violence n’a fait que s’accroître par la suite. Il découchait, rentrait ivre, m’étranglait, m’humiliait. Entre les crises, il y avait de bons moments auxquels je me raccrochais, d’autant qu’il avait toujours une excuse, entre l’alcool, les soucis professionnels ou son enfance, puisque son père frappait sa mère. La première fois que la police est intervenue, je n’ai pas osé porter plainte. Mais j’ai fini par le quitter, sans cesser de le côtoyer puisque nous travaillions dans le même milieu. Quatre mois plus tard, j’ai cru ses promesses et nous nous sommes réconciliés. Je suis tombée enceinte. Les coups ont repris à mon cinquième mois de grossesse. Après mon accouchement, pour lui, je lui appartenais. Je prenais les coups pour éviter qu’il s’approche de ma fille. La police est intervenue deux fois de plus, mais j’avais peur pour ma fille, je pensais que s’il en obtenait la garde, il la tuerait. Jusqu’à cette dernière nuit d’avril, durant laquelle il m’a étranglée devant elle, alors qu’elle avait 2 ans et demi. Des voisins m’ont sauvée la vie en frappant à la porte. Cette fois, j’ai porté plainte et il a été placé en détention provisoire pour tentative d’homicide.

Quelle a été l’étape suivante ?

J’ai entamé un très long parcours juridique. Il a été libéré avec un simple contrôle judiciaire et l’interdiction de reprendre contact avec nous. Il a menti sur son lieu de résidence, violé son contrôle judiciaire et, le comble, m’a assignée aux Affaires Familiales. Le centre de loisirs de ma fille m’a appris qu’il la cherchait, je suis tombée sur lui devant chez mes parents…

Comment la situation s’est-elle débloquée ?

Les réseaux sociaux m’ont sauvée ! Il s’y passe parfois de belles choses. Mes avocates avaient utilisé tous les recours possibles, je passais mes nuits sur le code pénal et il était toujours dehors après plus de deux mois en infraction de son contrôle judiciaire. Je nous sentais en danger sans aucun moyen de nous protéger, ma fille et moi. J’ai contacté un député, Aurélien Pradié, qui m’a répondu dans les vingt-quatre heures. J’ai appelé à l’aide sur Twitter et mon message a été relayé dans la presse. Grâce à la médiatisation, tout s’est accéléré. Il a été replacé en détention provisoire une semaine après mon tweet. Le procès a eu lieu en décembre 2019, et il a été condamné pour tentative d’homicide à 8 ans de réclusion criminelle et cinq ans de suivi judiciaire. Ensuite, je me suis battue pour ma fille, avec mes avocates, parce qu’elle était victime elle aussi. Elle a été témoin des violences à mon encontre et souffre d’un syndrome post-traumatique très sévère, diagnostiqué par les psychiatres. Bon nombre d’auteurs de violences conjugales en ont eux-mêmes été victimes enfant. Briser la chaîne, c’est aussi porter la voix de ces enfants, trop souvent oubliés. Et j’ai réussi. En septembre 2020, mon ex-conjoint a été déchu de ses droits parentaux.

Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

Je vais mieux, ma fille va mieux, nous reprenons peu à peu une vie normale. Mon parcours a été compliqué, je suis tombée, je me suis relevée, mais je ne regrette rien. Tout au long du chemin, il y a eu des personnes bienveillantes auxquelles j’ai pu me raccrocher, même brièvement, pour entretenir l’espoir. Les voisins qui sont intervenus, Mᵉ Tomasini, mon avocate, Aurélien Pradié, le député qui m’a entendue, Sofia, une militante Femen qui m’a conseillée sur la façon d’interpeller les médias, Karen Sadlier, la victimologue qui a merveilleusement aidé ma fille, les psychiatres et pédopsychiatres qui nous ont toutes les deux entourées… Sans oublier mes parents qui ont tout encaissé sans jamais nous lâcher. Ils sont bien plus que des grands-parents pour ma fille, et ils me donnent eux aussi la force de continuer.

Qu’aimeriez-vous dire aux femmes qui vous lisent ?

N’abandonnez jamais. Je sais à quel point c’est difficile, mais battez-vous pour vous, pour les gens qui vous entourent, pour ceux qui veulent vous aider. Ça en vaut la peine ! Il est possible de s’en sortir, c’est le propre de l’être humain, cette capacité à se relever. D’autant que les mentalités évoluent, il est désormais plus facile de parler. La honte change de camp. Donc vraiment, accrochez-vous. Il y a toujours une lumière au bout du tunnel. Même quand elle est loin, elle est là.

Victimes ou témoins de violences faites aux femmes, des solutions existent.

Photo Sylvia Galmot

« La réparation est possible »

« Ma bouche de métal ne m’empêche ni d’embrasser la vie, ni de continuer à aimer les hommes. » Voilà comment Sandrine Bonnaire résume aujourd’hui le chemin qui l’a menée à la création de son association, La Maison des Âmes.

Rien, dans les quatre ans partagés avec son compagnon de l’époque, n’a laissé présager ce qui s’est produit. Ce soir-là, lorsque la dispute s’envenime, il se jette sur elle, la plaque au mur et la strangule jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Elle se réveille allongée sur le flanc deux mètres plus loin, en sang. Il lui affirme qu’elle est tombée. Dans le miroir, l’actrice découvre son visage déformé, sa langue déchirée, ses huit dents cassées et une plaie de cinq centimètres sous le menton. Une triple fracture de la mâchoire lui sera diagnostiquée aux urgences où l’emmène son beau-frère, alors que son compagnon s’obstine à prétexter une chute d’un hôpital à l’autre, jusqu’à ce qu’elle le congédie.

Opérée en urgence, elle reste paralysée durant plus de deux mois, alimentée à la paille puis soumise à de longues séances de rééducation. Lorsqu’elle consulte un spécialiste, il confirme ses doutes : une simple chute n’aurait pas pu provoquer la blessure. Elle porte plainte. Convocation, confrontation, mensonges. Le premier procès aboutit à une condamnation à deux ans de prison avec sursis assortis d’une indemnité financière, une peine à laquelle l’appel du procureur ne changera rien. L’agresseur fait lui aussi appel, puis abandonne, ce qui le rend, de fait, coupable. Il ne livre pourtant aucune explication sur ce qu’a subi l’actrice durant ces quelques minutes d’inconscience. Le second jugement confirme le premier. Quatre ans d’analyse, la volonté de parler et un entourage à l’écoute auront aidé l’actrice à s’en sortir, en dépit des douleurs qui subsistent et des plaques en titane dans sa mâchoire. Sa plus grande souffrance n’est d’ailleurs pas son propre traumatisme, mais celui de sa fille de 7 ans à l’époque des faits, à laquelle elle a d’abord tu la vérité en pensant la protéger. Jusqu’à comprendre, au contraire, que les bons mots la libéreraient.

En 2019, son engagement sort de la sphère privée lorsque l’histoire se répète. Sa nièce subit une agression similaire. Des coups au visage, la volonté de détruire, une autre génération mais la même violence. L’envie d’agir est là, participer à la marche des femmes du 23 novembre 2019 est une évidence. Interviewée, l’actrice assume et raconte. Depuis, elle travaille à la création de son association, La Maison des Âmes, avec des partenaires merveilleux, femmes et hommes, dit-elle, et l’espoir de réparer les âmes sans clivage de genre. Son message ? « Parlez, portez plainte, envoyez l’autre à la barre des accusés. C’est à lui d’avoir honte. Le traumatisme ne disparaît pas complètement, mais la réparation est possible. Retrouver goût à la vie, aussi. »

> lamaisondesames.com

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