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« Il y a une vie après les violences conjugales »

À 40 ans, Samia-Noëlle Jaber est une mère épanouie et une femme passionnée par son métier de directrice de magasin. Elle a pourtant vécu six ans de violence sous les coups de son conjoint. Jusqu’au jour où elle a dit non, le titre du livre qu’elle en a tiré.

Samia, pouvez-vous nous expliquer comment la violence est entrée dans votre vie ?

J’avais 25 ans et la tête remplie de rêves quand j’ai quitté le Sud pour m’installer à Paris et y faire carrière. J’y ai rencontré un homme. Quand je suis tombée enceinte, son comportement a changé. Il y a d’abord eu des insultes, des bousculades, puis les premières claques et les premiers coups. Je ne connaissais personne à Paris, j’avais peur, je ne voyais aucune issue. Je me suis adressée à une assistante sociale, mais je n’ai pas reçu l’aide dont j’aurais eu besoin. Les derniers mois, je n’en pouvais plus. J’ai décidé de m’en sortir coûte que coûte et j’ai fait en sorte de trouver du travail. Dès mon premier salaire, j’ai commencé à mettre de l’argent de côté en prévision de mon départ.

Quel a été votre moteur pour agir ?

Ma fille ! Elle a passé ses trois premières années dans un climat de violence, il était pour moi inconcevable qu’elle grandisse de cette façon. Et mon éducation m’a beaucoup aidée. Mon père m’a inculqué qu’une femme était libre, qu’elle devait être indépendante, ne rien attendre de personne et se donner les moyens de ses ambitions. La démarche a été progressive, mais à partir du moment où j’ai retrouvé mon indépendance financière, j’ai retrouvé assez de force psychologique pour envisager la suite. Lorsque les violences verbales et le dénigrement sont répétés tous les jours, vous finissez par les croire. Pour moi, le travail était une échappatoire, comme l’église le dimanche. Une évasion mentale, un moyen d’échanger avec des personnes extérieures. Ces espaces de liberté ne changent pas tout, mais ils aident à regagner un minimum de confiance.

Comment avez-vous réussi à le quitter ?

Rien ne s’est passé comme je l’avais anticipé. La fin a été atroce, mais emmaillée de petits miracles. Le jour où je m’apprêtais à partir, il est devenu fou. J’ai passé la nuit la plus terrifiante de ma vie, j’ai sincèrement cru que j’allais mourir. Après une nuit blanche, complètement sous le choc, je suis partie travailler sans réaliser l’état dans lequel j’étais. À la gare, alors que je n’en voyais jamais, j’ai repéré des policiers auxquels je suis allée poser une question anodine. En réalité, je cherchais une main tendue, et ils l’ont compris. Choqués par mon état, ils m’ont interrogée, ont appelé une ambulance et le commissariat, m’ont conseillée de faire constater mes blessures et de porter plainte immédiatement. Mon conjoint a été aussitôt arrêté. C’est la policière qui en prenant ma plainte, a pour la première fois posé les mots sur ce que j’avais vécu cette nuit-là. En plus des coups, j’avais été victime de viol, qu’il soit conjoint ou pas, père de ma fille ou pas. C’est une idée particulièrement difficile à accepter, mais c’était bien ça. J’ai pris peur et j’ai voulu retirer ma plainte, ce que les deux policières qui m’avaient entendue ont catégoriquement refusé. Elles m’ont affirmé que je devais aller jusqu’au bout et elles ont eu raison. Ce jour-là, j’ai eu affaire à des gens merveilleux, des policiers jusqu’aux pompiers, qui ont su me déculpabiliser pour m’aider à avancer.

Avez-vous réussi à reprendre une vie plus ou moins normale ?

Le chemin a été long pendant l’attente du procès. Le juge d’instruction a émis une ordonnance d’éloignement pour me rassurer, mais j’ai tout de même passé trois longues années de stress avec l’angoisse de le croiser à chaque pas. Pourtant, là encore, mon parcours a été ponctué par le soutien de belles personnes. À ma sortie de l’hôpital, des voisins sont venus me chercher pour ne pas me laisser seule. Puis un oncle m’a hébergée pendant un mois, jusqu’à ce que ma coiffeuse, comprenant ce que j’avais vécu, me propose spontanément de me louer un appartement. J’ai trouvé une école et une nounou pour ma fille, poursuivi mon travail, puis après deux mauvaises expériences, j’ai cherché un avocat spécialisé sur les violences conjugales et j’ai rencontré Mᵉ Tomasini, l’ancienne avocate de Jacqueline Sauvage. Elle m’a prise en charge, a immédiatement compris le schéma dans lequel s’inscrivait mon histoire.

Le procès a-t-il abouti ?

Oui. Il a même été très médiatisé, puisque pour la première fois, en France, une affaire était renvoyée en criminelle, et non pas en correctionnelle comme c’était la norme, en grande partie à cause du viol conjugal. La jurisprudence est passée sous mon nom et j’ai écrit un livre pour témoigner. Il a été condamné en 2013 pour violences aggravées à cinq ans de prison, dont trois fermes. Je m’étais aussi battue pour la garde exclusive de ma fille, que j’avais obtenue. J’ai déménagé loin de lui, et j’ai reconstruit une nouvelle vie.

Comment allez-vous aujourd’hui ?

C’était il y a longtemps ! Aujourd’hui, je suis épanouie, ma fille est heureuse, nous sommes toutes les deux sereines et équilibrées. Elle me pousse d’ailleurs elle-même à témoigner dans l’espoir d’aider d’autres femmes, on en parle librement. Pour moi, c’est du passé. Je ne suis plus une victime, mon avenir est entre mes mains, il n’appartient qu’à moi de le construire. Je suis d’ailleurs en train d’écrire un second livre, qui sortira bientôt.

Quel message aimeriez-vous transmettre aux femmes qui souffrent ?

Il y a une vie après les violences conjugales ! Certaines situations qui paraissent insurmontables ne sont en réalité que passagères et, grâce à un travail sur soi, il est possible d’avancer avec une attitude optimiste pour la suite. Oui, les débuts sont difficiles, mais le bonheur qui suit en vaut la peine. En se donnant les moyens, il est possible de s’en sortir et de se créer la vie dont on rêve. Personnellement, j’ai commencé à me retrouver quand j’ai repris le travail, mais chaque femme, chaque histoire est différente. Le 3919 et les associations sont là pour celles qui en ont besoin. Tout dépend des femmes, l’essentiel est de choisir l’outil qui vous convient. Mais quoi qu’il arrive, protégez vos enfants. Eux aussi subissent la violence dont nous sommes victimes. Si vous le pouvez, trouvez du travail pour regagner votre indépendance financière, c’est un moyen efficace de relâcher l’emprise qu’exerce un conjoint violent. Et partez au premier débordement. C’est l’erreur de la plupart d’entre nous, de laisser passer la première insulte, la première claque. N’acceptez pas, ne tolérez pas, partez.

Victimes ou témoins de violences faites aux femmes, des solutions existent.

Photo Sylvia Galmot

« La réparation est possible »

« Ma bouche de métal ne m’empêche ni d’embrasser la vie, ni de continuer à aimer les hommes. » Voilà comment Sandrine Bonnaire résume aujourd’hui le chemin qui l’a menée à la création de son association, La Maison des Âmes.

Rien, dans les quatre ans partagés avec son compagnon de l’époque, n’a laissé présager ce qui s’est produit. Ce soir-là, lorsque la dispute s’envenime, il se jette sur elle, la plaque au mur et la strangule jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Elle se réveille allongée sur le flanc deux mètres plus loin, en sang. Il lui affirme qu’elle est tombée. Dans le miroir, l’actrice découvre son visage déformé, sa langue déchirée, ses huit dents cassées et une plaie de cinq centimètres sous le menton. Une triple fracture de la mâchoire lui sera diagnostiquée aux urgences où l’emmène son beau-frère, alors que son compagnon s’obstine à prétexter une chute d’un hôpital à l’autre, jusqu’à ce qu’elle le congédie.

Opérée en urgence, elle reste paralysée durant plus de deux mois, alimentée à la paille puis soumise à de longues séances de rééducation. Lorsqu’elle consulte un spécialiste, il confirme ses doutes : une simple chute n’aurait pas pu provoquer la blessure. Elle porte plainte. Convocation, confrontation, mensonges. Le premier procès aboutit à une condamnation à deux ans de prison avec sursis assortis d’une indemnité financière, une peine à laquelle l’appel du procureur ne changera rien. L’agresseur fait lui aussi appel, puis abandonne, ce qui le rend, de fait, coupable. Il ne livre pourtant aucune explication sur ce qu’a subi l’actrice durant ces quelques minutes d’inconscience. Le second jugement confirme le premier. Quatre ans d’analyse, la volonté de parler et un entourage à l’écoute auront aidé l’actrice à s’en sortir, en dépit des douleurs qui subsistent et des plaques en titane dans sa mâchoire. Sa plus grande souffrance n’est d’ailleurs pas son propre traumatisme, mais celui de sa fille de 7 ans à l’époque des faits, à laquelle elle a d’abord tu la vérité en pensant la protéger. Jusqu’à comprendre, au contraire, que les bons mots la libéreraient.

En 2019, son engagement sort de la sphère privée lorsque l’histoire se répète. Sa nièce subit une agression similaire. Des coups au visage, la volonté de détruire, une autre génération mais la même violence. L’envie d’agir est là, participer à la marche des femmes du 23 novembre 2019 est une évidence. Interviewée, l’actrice assume et raconte. Depuis, elle travaille à la création de son association, La Maison des Âmes, avec des partenaires merveilleux, femmes et hommes, dit-elle, et l’espoir de réparer les âmes sans clivage de genre. Son message ? « Parlez, portez plainte, envoyez l’autre à la barre des accusés. C’est à lui d’avoir honte. Le traumatisme ne disparaît pas complètement, mais la réparation est possible. Retrouver goût à la vie, aussi. »

> lamaisondesames.com

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